Chapitre 1 - Entre de bonnes mains

TRAVERSE
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Entre de bonnes mains
Image issue du :  Trailer

Akiri connaissait la sensation de la chute aussi intimement que la force de ses propres mains. Le souffle d’air sur son visage ou la manière dont son estomac lui montait à la gorge ne lui faisait pas peur. Elle était la meilleure élingueuse de filins de Zendikar, et elle avait appris depuis longtemps que parfois, pour grimper plus haut, il fallait tomber.

Mais elle n’était jamais tombée si loin et si longtemps auparavant. Elle n’était jamais tombée sans espoir.

Au-dessus d’elle, le Fort céleste de Murasa rétrécissait à vue d'œil. Et si elle fermait les yeux, Akiri voyait l’expression froide et indifférente de Nahiri, le Cœur dans sa main, à cet instant terrifiant où elle l’avait poussée de la ruine flottante vers une mort certaine.

Pendant ces premières secondes désespérées, l’élingueuse lança ses cordes et ses crochets à toutes les parties du Fort et tous les hèdrons à portée. Mais au lieu de s’effondrer, les pièces du Fort céleste de Murasa bougeaient. La forteresse se reconstituait comme un casse-tête improbable, et ses crochets lâchaient prise ou étaient écrasés avant qu’Akiri ne puisse se sauver.

Bientôt, seul un ciel vide l’entoura.

Je vis les derniers instants de ma vie, réalisa-t-elle. La peine et la rage montèrent brusquement en elle. Akiri n’avait pas réussi à sauver ou à protéger ce qu’elle aimait dans ces minutes désespérées qui avaient précédé sa chute.

Zendikar. Zareth. Elle ferma les yeux et pensa à son ami, son amant, essayant de repousser l’image de son visage hurlant figé à l'instant de sa mort, préférant se souvenir de lui riant, explorant avec elle, son regard brillant plein d’audace.

Akiri s’accrocha à ce souvenir en attendant l’impact du sol. Elle retrouverait bientôt Zareth.

L'impact lui coupa le souffle. Son cou et ses bras sursautèrent douloureusement. Puis s’immobilisèrent.

Soudain, Akiri ne tombait plus.

Bizarre, se dit-elle. La mort est plus douce que je ne l’avais imaginée. Elle s’était au moins attendue à sentir les branches des arbres harabaz se briser sur son corps. Ouvrant les yeux, elle s’attendit à être accueillie par une obscurité totale, mais elle était entourée de ciel bleu. Tournant la tête, elle vit la baie des Déchirements à quelques centaines de mètres sous elle, ses arbres ondulant face aux vagues impitoyables.

« Qu’est-ce que... ? » murmura-t-elle. Elle était suspendue dans les airs. C’était impossible.

« Je te tiens ! » cria quelqu’un au-dessus d’elle.

Akiri leva les yeux, plissant les paupières pour ne pas être aveuglée par le soleil, et elle aperçut une fine silhouette appuyée sur un bâton. Elle se tenait sur ce qui ressemblait à une échelle de branches. Mais ça aussi, c’était impossible.

« Qu’est-ce que... ? » murmura-t-elle à nouveau.

Akiri sentit qu’elle s’élevait et réalisa qu’une liane s’était fermement enroulée autour de sa poitrine.

Approchant de la silhouette sur l’échelle, et vit que c’était une elfe aux longs cheveux noirs, vêtue de vert. Plus bas sur l’échelle de verdure, un homme aux cheveux balayés par le vent et aux yeux brillants grimpait lentement.

La liane déposa Akiri en douceur sur l’échelle, assez large pour trois, à côté de l’elfe.

« Merci », dit Akiri, ne parvenant pas à dire plus, encore abasourdie.

« Ça ira ? » demanda sa sauveuse.

« Oui. » La kor leva les yeux vers le Fort céleste de Murasa. Il s’était presque entièrement reconstitué, comme s'ils n’avaient jamais déclenché le piège. Comme si Akiri et son groupe ne venaient pas de lutter pour leur survie. Comme si Zareth était mort pour rien. « Non », murmura-t-elle tandis que ses genoux ployaient sous elle.

Forêt par Sam Burley
Forêt par : Sam Burley  Site Officiel  Artstation  Instagram

« Attention...— l’elfe la rattrapa par les épaules— je te tiens. »

« Qui es-tu ? questionna Akiri.

« Je m’appelle Nissa, répondit-elle avant d’ajouter avec un sourire timide, et l’escargot, c’est Jace. »

Jace grogna en arrivant à leur hauteur. « Je n’ai plus l’habitude. Nous n’avons pas de donjons célestes sur Ravnica. »

Akiri les étudia un moment. Le couple avait quelque chose qu’elle n’aurait pas reconnu quelques jours plus tôt, et qu’elle avait toujours considéré comme un mythe de feu de camp. Il émanait d’eux une puissance impalpable, le sentiment qu’ils détenaient des secrets aussi vastes que le monde, qu’ils avaient un pied ici. . .et l’autre dans un autre lieu.

Comme Nahiri.

« Vous pouvez vous rendre dans d’autres royaumes, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle, reculant vivement.

Nissa et Jace échangèrent un regard « Tu sais ce que sont les Planeswalkers ? » Demanda Jace.

Les mythes vous appellent des arpenteurs. Planeswalker. Mon démon a un nom, songea Akiri, la poitrine serrée par la douleur. « J’ai rencontré Nahiri. C’est elle qui m’a poussée », déclara-t-elle en pointant du doigt l'imposant Fort céleste.

Elle remarqua qu’aucun des Planeswalkers ne parut surpris. Ils fixaient tous les deux le Fort céleste de Murasa.

« A-t-elle le Cœur en sa possession ? » demanda Nissa, serrant les poings.

« Oui. » Le visage cruel de Nahiri s’imposa une fois de plus à son esprit. Suivi par le visage sans vie de Zareth.

« Nous pouvons encore la rattraper, dit Jace, reprenant son ascension. Vite. »

« Non, Jace ! dit Nissa. Regarde ! »

Akiri regarda là où l’elfe pointait du doigt. Au loin, elle discerna une silhouette aux cheveux blancs courant dans les airs, comme sur un escalier. Akiri reconnut tout de suite la lithomancienne. La vue de Nahiri lui noua l’estomac.

Nissa tendit une main et tira une douzaine de flèches d’épine en direction de Nahiri. Mais elle était trop loin. L’ancienne kor eut largement le temps de bloquer l’attaque d’un revers du poignet qui fît apparaître un rocher.

Akiri serra les mâchoires, préparant ses filins. Patience, se dit-elle. Attends un peu.

Elle entendit Jace souffler derrière elle, et se retournant, elle vit qu'il fixait Nahiri. Il tendit trois doigts dans la direction de la lithomancienne, comme pour l’attaquer. Akiri retint sa respiration.

Rien ne se passa.

Puis Nahiri chancela, se tenant la tête des deux mains. Jace fit une grimace.

Nahiri recouvra son équilibre après quelques instants et elle s’arrêta sur son escalier flottant de pierre. Elle se tourna vers le jeune homme.

Même à cette distance, la méchanceté du regard de la lithomancienne donna à Akiri la chair de poule.

« Attention ! » s’écria-t-elle en poussant Jace pour lui faire éviter le rocher qui allait le frapper.

Puis elle tomba à nouveau. Mais cette fois, elle tenait le Planeswalker.

Akiri était réputée être la meilleure élingueuse de filins de Zendikar pour de bonnes raisons, et elle s’était attendue à l’attaque de Nahiri. En quelques secondes, elle lança la corde qu’elle tenait dans sa main et sécurisa son crochet dans l’échelle de verdure. Elle profita de son élan pour esquiver une autre pierre et, en deux temps, trois mouvements, elle se hissa, avec Jace, sur l’échelle.

Lorsqu’elle se retourna à nouveau, Nahiri avait disparu. Akiri souffla, à la fois soulagée d’être hors de vue de la lithomancienne, et furieuse qu’elle se soit échappée.

« C’était. . .impressionnant », dit Jace, reprenant son souffle.

« Nahiri avait embauché mon groupe pour une bonne raison. Nous sommes. . .nous étions. . .les meilleurs au monde », répondit la kor. Inquiète, elle se demandait où Kaza et Orah étaient passés.

Je prie que vous soyez encore en vie, pensa-t-elle.

« Nous devons la suivre au plus vite ! » Nissa commença à descendre son échelle de ronces.

« Oh, si c’est la vitesse que tu veux », dit Akiri avec une froide certitude. Elle était la Pérégrine intrépide, et la maîtresse de ce domaine. C’était son foyer. Elle fit tournoyer une autre corde.

Entre ses filins et les lianes de Nissa, ils foncèrent au-dessus de la baie des Déchirements et de la canopée des arbres harabaz, en direction des célèbres et imposantes falaises de Murasa. Akiri évoluait dans les airs comme un oiseau à ces altitudes étonnantes, bien qu’elle dût aider Jace. Cette fois-ci, sa chute était calculée, contrôlée, mais son cœur était chargé de tristesse.

Elle ne laisserait pas Nahiri s’échapper.

Mais ils étaient encore trop lents. Le temps que Nissa, Jace et elle atteignent le grand plateau forestier au-delà des falaises, la lithomancienne avait disparu.

Nissa serra les poings et s’adossa à un énorme arbre jurworrell. Puis elle resta immobile, les yeux fermés, la tête inclinée sur le côté.

« Que fait-elle ? » murmura Akiri à Jace. Il haussa les épaules.

« J’écoute, répondit l’elfe, ouvrant les yeux quelques instants plus tard. Elle est partie vers le nord, mais je ne sais pas exactement où. Nahiri t’a-t-elle dit où elle avait l’intention d’aller ? »

L’élingueuse secoua la tête. Maintenant qu’elle était de retour sur la terre ferme, elle était hantée par ses souvenirs de Zareth. Elle avait passé trop de temps avec ces mystérieux Planeswalkers. Elle comprenait désormais qu'ils étaient aussi dangereux que l’avaient été les Eldrazi. « Merci encore pour m’avoir sauvée », dit-elle, rassemblant son matériel.

« Où vas-tu ? » demanda Jace, inquiet.

« Il faut que je retrouve Orah et Kaza. »

« Qui ? »

« Mes amis. J’espère encore que Nahiri ne les a pas tués, eux aussi. » Akiri avait la gorge nouée. Elle ne savait pas ce qu’elle ferait si elle avait perdu une nouvelle fois tout son groupe. Sa deuxième famille.

« Tu pourrais nous être d’une grande aide », dit Jace.

« Je ne suis pas intéressée, rétorqua l’élingueuse. Travailler pour Nahiri a été une des plus grosses erreurs de ma vie. Elle s’est servie du Cœur pour... Zareth — Akiri prit une grande inspiration — je ne veux plus aider les gens des autres royaumes. » Elle n’était pas sure d’où Nahiri était venue, mais ce n’était certainement pas du Zendikar qu’elle aimait.

« Je ne viens pas d'un autre royaume, intervint Nissa d’une voix douce. Je suis née ici. À Bala Ged. Ma tribu... ma tribu a quasiment été éradiquée par les Eldrazi. Et je ressens la destruction partout sur ce monde. » Elle se redressa et regarda Akiri droit dans les yeux. « Ce monde est mon foyer, et il le sera toujours. Je refuse de laisser Nahiri le transformer en sa vision de pierre morte. » Elle parlait presque à voix basse, mais il y avait une redoutable détermination dans sa voix, dans sa posture.

Pour la première fois, Akiri remarqua comment la forêt dans sa totalité semblait se tourner vers cette petite elfe. Comme si elle attendait qu’elle lui donne un ordre.

« Alors il faut que tu saches que le Cœur corrompt et tue. Les animaux, les arbres. . .»

les gens, elle n’eut pas la force d’ajouter.

L’expression de Nissa était triste, mais pas surprise. « Alors, tu n’as aucune idée de l’endroit où elle aurait pu aller ? » demanda l’elfe.

« Aucune », répondit Akiri.

« J’ai peut-être une idée », intervint Jace, l’air coupable. Les deux femmes le fixèrent, interloquées. « J’ai regardé dans ses pensées, admit-il. Elle se rend à la Cité Chantante. »

Akiri connaissait les légendes au sujet de la Cité Chantante. On racontait que quiconque s’aventurait dans ses ruines sombrait dans la folie.

« Je crois que lire ses pensées était une bonne idée, dit Nissa d’une voix apaisante, avant de plisser le front. Mais pourquoi voudrait-elle aller là-bas ? »

« Parce qu’elle a été construite par les anciens kor », répondit le jeune homme.

« Quoi ? » Répondirent Nissa et Akiri en même temps.

« En fait, c’est une conclusion logique. Ils ont construit les anciennes cités de ce monde, après tout. » Mais Nissa fermait à nouveau les yeux, à l’écoute de Zendikar.

« Je peux m’y rendre plus rapidement toute seule », dit-elle.

« Nissa, attend, » dit Jace, inquiet.

Mais pour Akiri, il était clair que l’elfe n’allait attendre personne. Une treille de racines de jurworell commençait déjà à la soulever. « J’arrêterai Nahiri et je détruirai le Cœur dit-elle, regardant Akiri. Je le promets. » Mais cette fois-ci, derrière sa détermination, la kor décela sa rage.

Akiri lui adressa un court signe de tête. « Fais vite. »

« Nissa », répéta Jace, mais les deux femmes ne lui prêtèrent pas attention.

Comme des filins qu’Akiri aurait lancés, les lianes claquèrent dans l’air et s’enfoncèrent vivement dans la forêt.

Nissa avait disparu.

« Nissa ! » cria Jace une dernière fois. Mais il ne restait plus rien là où elle s’était trouvée, excepté le bourdonnement de la forêt et les arbres immenses. Il se tourna vers Akiri. « Peux-tu m’emmener à la Cité Chantante ? »

« Oui, mais je n’en ferai rien. » La kor accrocha une corde à une racine de jurworrell épaisse au-dessus d’elle. Elle devait trouver les griffons que son groupe avait montés pour se rendre à Murasa. Elle espérait que Kaza et Orah l’attendaient à la baie des Déchirements.

Je prie pour votre sécurité, pensa-t-elle.

« Je t’en prie, Akiri », dit le Planeswalker, approchant derrière elle.

« Tu n’écoutes pas ce qu'on te dit, on dirait, répondit-elle, se hissant avec sa corde. J’ai suffisamment souffert pour une journée. »

Une vie. Zareth.

« Toutes mes excuses. Généralement, j’écoute ce qu’on me dit. Les dernières années ont été. . .difficiles, pour être honnête. »

En effet. Akiri se mit debout sur la racine et elle chercha son prochain point d’encrage.

« Attends, tes amis s’appellent Kaza et Orah, c’est bien ça ? » demanda Jace.

Akiri s’arrêta net et fixa l’homme habillé de bleu. « Que sais-tu à leur sujet ? »

Jace ferma les yeux et appuya ses doigts contre ses tempes pendant quelques instants. « Je détecte deux personnes dans la baie. Je suppose que ce sont les deux membres manquants de ton groupe. Mais je n’en suis pas certain. »

Akiri saisit sa corde et se laissa glisser au sol. « Comment sais-tu ça ? »

Jace haussa les épaules. « Je suis un mage. Les pensées et les illusions sont mon domaine. »

« C’est comme ça que tu as pu lire les pensées de Nahiri ? » Jace prit un air coupable, et la kor recula à l’idée que ses pensées pourraient être lues par cet étranger d’outremonde.

Mes pensées m’appartiennent, songea-t-elle avec rage, juste au cas où Jace écoutait. N’approche pas.

Elle se remit à grimper.

« Et si je promettais d’emporter le Cœur loin d’ici ? Loin de Zendikar ? » lui dit Jace.

Je ne sais même pas ce que ça veut dire. Akiri voulait demander, mais elle s’interrompit brusquement. Les Eldrazi venaient d’un lieu au-delà de Zendikar. Il valait mieux ne pas savoir.

« Le Cœur ne représenterait plus aucun danger ? » demanda-t-elle à la place.

Jace opina.

Akiri hésita. Zareth aurait voulu que tu sauves Zendikar. La pensée lui serra le cœur. Voler l’objet dangereux et l’envoyer sur un autre monde ? Zareth aurait adoré. Et, il fallait bien l’admettre, c’était une bonne solution. Soupirant, elle se retourna vers Jace.

« Je t’emmènerai jusqu’à l’entrée de la cité afin que tu puisses aider Nissa, mais je n’irai pas plus loin. »

« Merci, Akiri, » dit Jace, l’air soulagé.

S'il lisait ses pensées, elle ne s’en rendit pas compte pendant qu'ils étaient en chemin vers la Cité Chantante.

Ce fut bien plus tard, quand elle retrouva Orah et Kaza à la baie des Déchirements, qu’elle réalisa qu’elle n’avait jamais révélé son nom à Jace.

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